Les vrais chiffres des plans de relance français

Publié le par Cohérence et Espoir 94


DESINTOX

Patrick Devedjian, le ministre de la Relance, évalue à 428 milliards d’euros le montant des plans de relance successifs. Notre spécialiste a pris sa calculette. Conclusion: on est plus proche des 50 à 60 milliards réellement injectés dans l'écono

 


GREGOIRE BISEAU (avec C.Mt)

Patrick Devedjian

Patrick Devedjian (AFP)


 


C'est la multiplication des milliards... Mardi, Patrick Devedjian, le néo-ministre de la relance, s'expliquant devant les députés, a chiffré l'effort de relance français à 428 milliards d’euros... Ce montant colossal, destiné à déminer les critiques de l’opposition qui dénonce une réponse trop timide du gouvernement à la crise, résulte d’une audacieuse addition de toutes les annonces faites ces derniers mois.



On y retrouve 22 milliards d'aides aux PME, 360 milliards d'euros destinés au sauvetage des banques, 20 milliards mis dans le fonds d'investissement et enfin les 26 milliards du plan de relance à proprement parler annoncé le 4 décembre. «Si on fait le total de tout ça, cela représente 428 milliards mis à disposition de l'économie». Une telle présentation permet certes de donner le change, au moment où Obama annonce 1000 milliards de dollars pour l’économie américaine, mais mérite une mise au point.



Reprenons notre calculette. En allant du plus simple au plus compliqué.

1) Les 360 milliards d'euros du plan de sauvetage des banques

Sur le papier Patrick Devedjian a raison. L'Etat a bien mis "à disposition" des banques un paquet de 360 milliards d'euros : 320 sous forme d'apport de liquidités pour faciliter les prêts interbancaires et 40 sous la forme de fonds propres pour améliorer les ratio de solvabilité. Sauf que ces chiffres ne sont que des plafonds théoriques, et que pour l'instant, sur les 320 milliards d'euros, seuls 12 milliards ont été effectivement prêtés aux banques. Et ces dernières n'ont pas pour l'instant manifesté le besoin d'y avoir recours une nouvelle fois.



Pour les 40 milliards, deux tranches de 10,5 milliards d'euros ont été prévues. La première a été déjà été versée et la deuxième le sera quand quelques jours. Au total donc sur les 360 milliards, seuls 33 milliards ont donc bien été injectées pour le « sauvetage » des banques.

2) Les 20 milliards du Fonds d'investissement stratégique

Le chiffre cité par Devedjian n’est pas honnête. Sur les 20 milliards du Fonds, 14 milliards correspondent au montant des différentes participations de l'Etat et de la Caisse des dépôts et consignation (CDC) au capital de grandes entreprises françaises (Renault, GDF Suez, Thales...) qui ont simplement été déplacés du Trésor dans le nouveau Fonds. On ne peut pas parler, dans ce cas, de sources de financement supplémentaire.



Il n'en va pas de même pour les six milliards d'euros de cash mis à disposition du Fonds pour investir dans les entreprises malmenées par la crise. Trois milliards seront apportés par l'Etat sous forme d'endettement et trois autres viendront de la Caisse des Dépôts.



Derrière ces 20 milliards du Fonds, il ne faut donc compter en réalité que 6 milliards d'euros injectés potentiellement dans l'économie. Potentiellement, car aujourd'hui seuls 85 millions d'euros ont déjà été investis dans l'équipementier de l'aéronautique et de l'automobile Daher. Et la direction du Fonds est pour l'instant incapable de donner un calendrier de ces investissements à venir.

3) Les 22 milliards d'euros d'aide au financement des PME

Ces 22 milliards d'euros se décomposent en deux paquets: 17 milliards d'euros provenant de la collecte du Livret de développement durable (LDD) et du livret d'épargne populaire mis à disposition des banques pour financer les PME, et 5 milliards d'euros pour renforcer les moyens d'action d'Oseo, la banque publique d'aide aux petites et moyennes entreprises.



Est-ce pour autant de l'argent supplémentaire? Pas vraiment. Car avant d'être mis à disposition des banques commerciales, ces 17 milliards étaient initialement destinés à la Caisse des dépôts et consignation (pour les 8 milliards d'euros collectés sur le Livret de développement durable) et à la Banque postale (pour les 9 milliards du livret d’épargne populaire). Or dans les deux cas, cet argent n’était pas destiné à dormir dans les caisses des deux institutions. Ainsi, la collecte d'argent du LDD centralisé par la Caisse des dépôts sert à financer les PME et des programmes de réhabilitation des économies d'énergie du parc HLM. La somme aurait donc, plan PME ou pas, de toutes les façons été réinjectée dans l'économie. "Ce n'est pas de l'argent supplémentaire à proprement parler, mais il sera plus rapidement mis à disposition des PME en restant dans le réseau bancaire", reconnaît un fonctionnaire de Bercy.



Que dire des 5 milliards mis à disposition d'Oseo? Deux milliards d'euros proviennent d'une ligne de crédit offert par la CDC à Oséo. "Mais ce n'est pas une source de financement supplémentaire, c'est juste une affectation nouvelle", dit-on à la Caisse des dépôts. En clair, cette ligne de crédit pour Oséo se fera nécessairement au détriment d'un autre programme de financement de la Caisse. Reste enfin trois milliards d'euros sous forme non pas de prêts mais de garantie bancaire que pourra accorder Oseo pour sécuriser le prêt d'une banque à une PME. Ce n'est pas à proprement parler de l'argent, mais néanmoins cette capacité de garantie peut effectivement permettre aux banques de prêter plus facilement et donc de soutenir l'activité. Au final, des 22 milliards d'euros du plan PME, il ne faut en réalité retenir au maximum que les 5 milliards d'euros mis à disposition d'Oséo.

4. Les 26 milliards d'euros du plan de relance

Le Parti socialiste affirme que le montant d’argent neuf se limite en fait à quelque 5 ou 6 milliards, qui vont être consacrés à l’investissement public. Il est vrai que ce plan de relance de 26 milliards d'euros est constitué d'une multitude de tiroirs. On peut détailler deux exemples pour le moins problématiques: les 11,4 milliards d'euros de soutien à la trésorerie des entreprises et les 4 milliards d'euros d'investissement supplémentaire des entreprises publiques.



Sur les 11,4 milliards d'euros, 9,7 milliards sont en réalité un remboursement accéléré des créances (notamment fiscales) détenues par les entreprises sur l'Etat. En clair, de l'argent dû (et qui aurait pu s'étaler jusqu'à trois ans) que l'Etat a choisi de verser plus vite que prévu. Est-ce de l'argent injecté dans l'économie? Le think thank de gauche Terra Nova a tenté un chiffrage. On cite leur raisonnement: "Ces mesures permettent aux entreprises de réaliser en réalité une économie sur les frais de trésorerie : ainsi ces 10 milliards que multiplie un taux d'intérêt de 5% donnent une économie de 500 millions dont les entreprises pourront disposer pour investir et se désendetter en 2009. Donc sur la base des 11 milliards annoncés, on passe donc à une impulsion de 500 millions à un milliard". Directeur du département analyse et prévision à l'Observatoire des conjonctures économiques (OFCE), Xavier Timbeau, voit les choses à travers un autre prisme. "Si cette avance de trésorerie permet à une entreprise d'éviter effectivement une liquidation, alors le coût évité est immense et n'a pas de prix pour l'économie".



L'autre affichage contestable concerne les 4 milliards d'investissement dit "supplémentaire" prévu par les entreprises publiques. Dont 2,5 milliards à la seule charge d'EDF. Encore une fois toute la question est de savoir si ces investissements sont réellement "supplémentaires". Et là, on peut en douter fortement.



La Poste affiche un objectif de 1,3 milliards d'investissements internes pour 2009. Ce n'est guère plus qu'en 2008, "mais c'est davantage que ce qu'on aurait prévu sans le plan de relance", assure un communicant de l'entreprise.



Davantage, mais combien? Le groupe ne le précise pas. Et se garde bien de confirmer l'annonce triomphale de Nicolas Sarkozy : "Avec le plan de relance, on va mettre 600 millions d'euros de plus, on va rénover 700 bureaux de poste de plus". La Poste, qui a renové 2000 bureaux depuis 2005, affichait un objectif de 300 rénovations en 2009. A propos des 700 bureaux supplémentaires citées par Sarkozy, une source interne et prudemment anonyme se borne à commenter: "C'est un peu tôt pour donner un nouveau chiffre".



En ce qui concerne EDF, l'électricien s'était engagé en 2007 sur un programme d'investissement de 35 milliards d'euros (dont 20 milliards rien que pour la France) entre 2008 et 2010, avec une montée en puissance progressive. Pierre Gadonneix, le patron d'EDF, a beau jeu d'annoncer que son entreprise, poussée par le plan de relance, va dépenser 8 milliards d'euros d'investissement en 2009 soit une hausse de 40% par rapport à 2008. Mais tout cela était déjà prévu depuis longtemps et a finalement peu à voir avec l'effort de relance. Crise ou pas crise, ces investissements auraient eu lieu. EDF concède simplement qu'il va "accélérer" certains programmes prévus en 2010, dès 2009. Lesquels? Mystère.



Par ailleurs, Xavier Timbeau soulève une autre limite à ces annonces: "Si, comme c'est le cas pour la SCNF (qui vient d'annoncer que la hausse des prix du billet du TGV en janvier servira à financer ces investissements supplémentaires, ndlr), cet effort est financé par des hausses de prix, l'effet macro économique sur la relance est nul.

Car ce sont les voyageurs de TGV qui mettent la main à la poche. Une dépense qui se fait au détriment d'autre chose."



Que retenir au final de ces 26 milliards? Terra Nova et l'OFCE sont tombés d'accord pour une évaluation autour de 10 milliards d'euros réellement supplémentaires injectés dans l'économie française. On peut établir un chiffrage un peu plus large en retenant l'impact réel de ce plan sur le déficit budgétaire, soit 17 milliards d'euros au total dont 15,5 milliards pour 2009, ce qui permet de quantifier l'argent public supplémentaire injecté immédiatement.

5. Au final

L'enveloppe supplémentaire qui devrait effectivement être injectée dans l'économie française sur deux ans dans le cadre des différents plans gouvernementaux pèse entre 50 et 60 milliards d'euros. On est bien loin des 428 milliards d'euros claironnés par Devedjian.

Publié dans Politique Economique

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