Retour à la droite de grand-papa!

Publié le par Cohérence et Espoir 94




Où est passée la "rupture" ? Il a fallu reculer face aux lycéens ; les emplois aidés pour endiguer le chômage sont de retour ; une volonté d'alliance avec la Russie est mise en avant... Lors des voeux aux Français, le 31 décembre 2008,  Nicolas Sarkozy a annoncé un "monde nouveau". N'est-il pas en train de retourner vers le monde ancien de son prédécesseur, Jacques Chirac? Transformé en gestionnaire de crise permanent, le chef de l'Etat n'a-t-il pas abandonné cette rupture qu'il ne cessait d'invoquer et qui avait fortement contribué à son succès ? L'Elysée s'en défend. La rupture est là, elle s'appelle Nicolas Sarkozy. Quant aux réformes, explique-t-on, le président a annoncé leur poursuite : il demande à être jugé au terme du quinquennat. L'autonomie des universités, la réforme de la Constitution, celle de la représentativité syndicale finiront par porter leurs fruits, tandis que les réformes de l'hôpital, des collectivités locales, de la recherche, c'est promis, seront engagées. "On est dans la réforme, pas dans la révolution", assure Jean-François Copé, président du groupe UMP à l'Assemblée nationale.


La nuit de la Saint-Sylvestre à Universal City, en Californie.

Le concept de rupture avait été forgé après la prise de l'UMP, fin 2004. M. Sarkozy comprend alors qu'il ne peut remporter la présidentielle que s'il n'apparaît pas comme l'héritier de M. Chirac. Sa campagne contre l'immobilisme lui vaudra d'être taxé de libéralisme et d'atlantisme. Jusqu'au non français au référendum européen, bientôt suivi par la quasi-défaite d'Angela Merkel qui manque de perdre les élections en raison d'une campagne trop libérale. Nicolas Sarkozy "dope" alors sa rupture aux promesses sociales pour la France qui souffre. Il arrondit les angles en parlant de "rupture tranquille", clin d'oeil à la "force tranquille" de François Mitterrand.



Après un an et demi de présidence, le mot a disparu. "La rupture, c'est le refus de l'impuissance publique", assure un conseiller du président. "L'essentiel de la rupture réside dans le style, la pratique des institutions transformées", estime M. Copé. Le président fait tout, décide de tout. Ostensiblement. Malmenant la séparation des pouvoirs, il n'hésite pas à saisir la Cour de cassation après une décision du Conseil constitutionnel qui lui déplaît sur la rétention des criminels dangereux. Cette pratique est aux antipodes de celle prônée, en 2006, par M. Sarkozy ministre, qui plaidait "pour une présidence moins monarchique". Mais elle apporte "plus de transparence".



Après la parole présidentielle rare, inventée par Jacques Pilhan, conseiller en communication de François Mitterrand puis de Jacques Chirac, M. Sarkozy est partout en première ligne et ses conseillers, les vrais décideurs de la France, apparaissent dans les médias. Cette omniprésidence contredit l'esprit de la réforme constitutionnelle, adoptée en juillet 2008 et censée renforcer les droits du Parlement, paradoxalement défendue bec et ongles par le chef de l'Etat.



Le style Sarkozy menace la vraie rupture, celle qui devait réformer plus vite la France. A court-circuiter les corps intermédiaires, on les braque. La magistrature, malmenée par la garde des sceaux Rachida Dati, n'est pas seule concernée. Les syndicats ont été ravis d'être reçus aussi souvent, avant de déchanter quand ils ont compris que M. Sarkozy déciderait tout seul sur les 35 heures.



La petite musique élyséenne met ouvertement en cause l'inertie des corps intermédiaires. "L'impulsion politique est en totale rupture. Mais la difficulté est de faire embrayer l'administration, le Parlement, les institutions", assure Franck Louvrier, responsable de la communication du président. "C'est Sisyphe", soupire le conseiller henri Guaino. M. Sarkozy, qui dénonçait, en 2005, les réformes "homéopathiques" dont on a "tous les inconvénients sans les avantages", aura vite réduit ses ambitions. "Dès l'été 2007, il a choisi d'avoir un tempo de réforme plus lent. Mais peut-être que sa micheline ira plus loin qu'un TGV qui serait rentré dans le mur", explique un proche.




Le doute sur la rupture est aussi né d'un non-choix en matière économique. Le quinquennat débute par une révolution idéologique : avec son ""travailler plus pour gagner plus", le nouvel élu croit avoir remporté la bataille des valeurs contre la gauche, ce qui lui permet de vider de leur substance l'impôt sur la fortune, les droits de succession, les 35 heures. La loi passe, mais il se fait, selon ses propres mots, "enfoncer" politiquement par le PS, qui dénonce un cadeau aux riches. Surtout, il n'a pas choisi entre baisse brutale des impôts, qui forcerait ensuite à réduire le poids de l'Etat, et maintien d'une certaine orthodoxie budgétaire. La crise financière met un voile sur l'échec politique du paquet fiscal, mais marque un retour à une France dépensière et étatiste. "Il va falloir surveiller la comptabilité de la relance pour gérer la crise et la réduction de la dette. C'est très explosif pour l'avenir", souligne M. Copé.



La promesse de réduire de quatre points les prélèvements obligatoires est caduque. La priorité accordée aux classes moyennes, oubliée. "Nous avions dit que nous soutiendrions notre électorat et les classes moyennes, mais on a décidé de réintroduire les emplois aidés. La prime de Noël n'a jamais été aussi élevée, le RSA n'est pas financé par une réduction de la prime pour l'emploi", note un proche du président. Les marges de manoeuvre sont limitées par la crise. Un conseiller déplore qu'il soit impossible de mener une révolution fiscale pour baisser le coût du travail, la TVA sociale ayant été torpillée, tandis que le contrat unique n'a pas vu le jour.



Sur le fond, la rupture la plus forte est intervenue en politique étrangère, domaine où le président a les mains les plus libres. "M. Sarkozy est revenu aux fondamentaux de la droite française d'avant le gaullisme, l'occidentalisme", analyse l'ancien ministre des affaires étrangères socialiste Hubert Védrine. Le président français est par conviction dans le camp des Etats-Unis et d'Israël. "Je veux rompre avec ce cancer qu'est l'anti-américanisme, qui empêche la diplomatie française de se déployer", expliquait-il en juillet 2008. M. Sarkozy a utilisé efficacement cette stratégie pour s'imposer en Europe, dont il a compris, à la différence de M. Chirac, qu'elle pouvait être un levier pour l'influence française. Ce levier est toutefois précarisé par la mésentente durable avec l'Allemagne d'Angela Merkel.



En revanche, l'engagement en faveur des droits de l'homme, proclamé le soir de son élection, a fait long feu. Le président Sarkozy est séduit par la brutalité du premier ministre russe Vladimir Poutine et veut dialoguer avec le président Dmitri Medvedev; il a cafouillé sur la Chine et sa rencontre avec le dalaï-lama et n'a pas rompu avec la Françafrique. L'aveu du retour à la "realpolitik" a été prononcé par Bernard Kouchner lui-même, qui a regretté, en décembre 2008, la création d'un secrétariat aux droits de l'homme.


Arnaud Leparmentier

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