L'opinion de Bernard Guetta sur les gauches européennes

Publié le par Cohérence et Espoir 94


Les socialistes français, on sait. On ne le voit et ne l’entend que trop, mais les autres ? Eh bien, récolement et grotesque en moins, le reste de la gauche européenne est aussi mal en point. Recours à l’Etat et relance par la demande, partout, ses idées triomphent mais, partout, elle perd du terrain. Alors même que l’échec des recettes libérales et la récession mondiale qui s’ensuit devraient la porter au plus haut des sondages, alors même qu’elle devrait s’apprêter à revenir aux commandes dans toutes les capitales de l’Union, la gauche européenne demeure incapable de se faire entendre, essoufflée, muette, engluée, en Allemagne, dans une coalition avec la droite, obligée de s’allier aux conservateurs en Autriche, renvoyée dans l’opposition en Italie et ne sachant plus, nulle part, pas seulement en France, si elle doit chercher son salut dans une radicalisation ou un ancrage au centre. Retour en arrière, pour tenter de comprendre.



Aux lendemains de la guerre, la gauche était idéologiquement dominante. Socialistes ou conservateurs, les gouvernements n’avaient pas d’autre choix que de mener des politiques keynésiennes, interventionnistes et sociales, car tout le commandait. L’obligation de s’appuyer sur la puissance publique pour financer la reconstruction assurerait aux Etats un rôle incontournable. La peur du communisme et le plein-emploi créaient un tel rapport de forces entre le Capital et le Travail que les grèves se soldaient par une progression des salaires et des protections sociales.



Dans ces années de boom économique, l’argent et les droites en étaient réduits à prôner la cogestion des entreprises pour canaliser la puissance syndicale, mais la roue a tourné.



La reconstruction achevée, le chômage a succédé au plein-emploi pendant que les classes moyennes, oubliant qu’elles devaient leur existence à la redistribution fiscale, se sont révoltées contre l’impôt. Par pans entiers, elles ont basculé à droite, permettant le triomphe de la «révolution conservatrice», celle qui disait, avec Margaret Thatcher et Ronald Reagan, que «l’Etat n’était pas la solution mais le problème». Tout le rapport de forces de l’après-guerre s’est inversé au milieu des années 70 et ce bouleversement économique et politique a permis aux entreprises occidentales de faire face au renchérissement des matières premières en délocalisant et serrant leurs coûts de production - en augmentant le chômage et rognant inexorablement les protections sociales.



Là-dessus, presque en même temps, le communisme s’est écroulé et de nouvelles économies ont émergé. Non seulement aucune crainte politique n’incitait plus le Capital au compromis mais la concurrence des pays asiatiques, imbattables sur le coût de la main-d’œuvre, a exercé une formidable pression sur les salaires occidentaux. Dès le début des années 80, les gauches étaient dans l’impasse, devenues tellement impuissantes à étendre et, même, défendre les conquêtes sociales, qu’elles en ont perdu leur raison d’être, acculées à expliquer, comme Lionel Jospin, que «l’Etat ne pouvait pas tout». Les gauches européennes ont, alors, tenté de marier flexibilité et protection.



Certaines y sont parvenues. La plupart n’ont réussi qu’à brouiller leur image et c’est au moment même où elles s’étaient résignées à ne plus rien pouvoir pour les couches populaires et à se détourner d’elles, à courir après les classes moyennes et à abjurer tout dirigisme, que la récession les a remises à contre-courant. Face à la crise qu’ils ont provoquée, les libéraux sont devenus «pragmatiques», redécouvrant Keynes, appelant, avec les droites et les entreprises, à plus d’Etat, plus de règles, plus de déficits et plus d’argent public. Les gauches en restent coites, ne sachant pas comment se réapproprier un patrimoine idéologique qui leur a, maintenant, été volé. Elles sont à reconstruire mais ce n’est pas plus dans le «recentrage» que dans la «radicalisation», à l’aide de mots sans contenu, qu’elles trouveront leur salut.



Les gauches européennes ne retrouveront une place et ne se referont entendre qu’en proposant un nouveau pacte social et en se donnant les moyens de l’imposer, qu’en restaurant la redistribution fiscale, inventant les nouvelles protections sociales répondant aux nouvelles conditions de production et bâtissant, ensemble, une puissance publique européenne à même de contrebalancer la puissance du Capital. Rien n’est plus urgent pour elles que de se doter d’une plateforme commune, claire, simple et concise, et d’aller unies aux élections, nationales et européennes.



Plus les gauches tarderont à comprendre, et faire comprendre, que l’Europe politique est leur premier combat, plus elles tarderont à renaître.



Bernard Guetta est membre du conseil de surveillance de Libération.

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