La rue italienne contre Berlusconi

Publié le par Cohérence et Espoir 94

Manifestation d'étudiants de l'université de La Sapienza à Rome, le 23 octobre 2008.
AFP/ANDREAS SOLARO
Manifestation d'étudiants de l'université de La Sapienza à Rome, le 23 octobre 2008.

ROME CORRESPONDANT


Jusqu'à présent, il a fait ce qu'il voulait ou presque. Depuis son élection à la présidence du conseil italien, Silvio Berlusconi a imposé le rythme et les thèmes de la vie politique italienne sans avoir à craindre que quiconque ne le fasse choir du piédestal où il trône, fort d'une cote de popularité à 60 %. La rue ? Muette au point que le cinéaste Nanni Moretti a parlé de "disparition de l'opinion publique". La crise ? Traversée sans dommages pour son image, donnant des conseils boursiers aux petits actionnaires ("Ne vendez pas") et des assurances aux banques ("L'Etat garantira l'épargne"). La gauche ? Trop faible, trop divisée pour compter.


Aujourd'hui, la rue se réveille. Depuis plusieurs jours, des dizaines de milliers de professeurs, d'étudiants, de lycéens battent quotidiennement les pavés des grandes villes contre la réforme conduite par la ministre de l'instruction, Mariastella Gelmini. Elle prévoit des coupes budgétaires de plusieurs milliards d'euros et la suppression d'environ 140 000 postes dans les prochaines années. Les manifestations ont pris un tour plus violent, illustré par des heurts avec la police, notamment à Milan.


Le "Cavaliere" a menacé de faire intervenir la police pour évacuer les contestataires qui bloquent les lycées et universités. Mais ces déclarations martiales n'ont pas convaincu les étudiants de renoncer à leur action. Au contraire : "Non seulement la mobilisation continue, mais elle augmente. C'est désormais la société dans son ensemble qui se rend compte que le gouvernement met en danger le développement économique du pays", affirme un communiqué de l'Union des étudiants italiens (UDU). Deux grèves sont annoncées : le 30 octobre dans les écoles et les lycées ; le 14 novembre dans les universités. Jeudi 23 octobre, M. Berlusconi a démenti tout projet de recours à la force, et Mme Gelmini s'est dite prête à recevoir les syndicats et les parents d'élèves. Une première tentative de dialogue ?


A cours d'argument et craignant que cette contestation ne finisse par agir comme un acide sur ses bons sondages, M. Berlusconi s'en est pris à ses cibles habituelles : médias et centre-gauche. Aux premiers, il reproche de "diffuser l'angoisse" et des fausses nouvelles ; au second, de chercher dans la rue une revanche à son échec dans les urnes lors des élections générales d'avril.


C'est une première. Après avoir moqué son principal adversaire, le président du conseil semble lui reconnaître un rôle d'opposant qu'il refusait jusqu'alors de lui accorder. Rendu inaudible et humilié par sa défaite au scrutin d'avril, le centre paraît retrouver une visibilité et une crédibilité que les sondages ne traduisent pas encore. Walter Veltroni, secrétaire général du Parti démocrate, après nombre tâtonnements, semble avoir trouvé la voie d'une opposition résolue qui n'hypothèque pas la possibilité d'un dialogue. Ayant retrouvé son rang de premier opposant au président du conseil, M. Veltroni doit en apporter la preuve chiffrée, en rassemblant un million de personnes - objectif ambitieux qu'il s'est lui même fixé -, samedi 25 octobre, à Rome, contre la politique de M. Berlusconi. Un chiffre que les capacités de mobilisation de l'appareil et un comptage généreux devraient lui permettre d'atteindre.

 


UNE PREMIÈRE

 


Pour en arriver là, M. Veltroni a dû faire violence à sa réputation d'homme indécis. Après avoir supporté sans trop broncher les critiques de son principal allié, Antonio Di Pietro, leader du parti de l'Italie des valeurs (IDV), qui lui contestait le leadership de l'opposition au nom d'une vision plus intransigeante de l'antiberlusconisme, l'ancien maire de Rome a rompu son alliance. Une manière de clarifier la ligne du parti et de l'ancrer résolument au centre gauche. "Collaborateur", lui a lancé M. Di Pietro.


Le succès de ce rassemblement ne signifie pas forcément la fin des contestations pour M. Veltroni. Décrit dans les médias proches du pouvoir comme un homme hésitant et peu charismatique, le secrétaire général du PD doit compter sur une opposition interne active. Certains dans le parti, dont l'autre poids lourd Massimo D'Alema, n'hésitent pas à parier sur une cuisante défaite du PD aux élections européennes, entraînant du même coup le départ de son actuel secrétaire général.


M. Berlusconi, qui connaît les ressorts humains et les arcanes de la politique italienne, le sait mieux que quiconque. La coalition des contestations - une première depuis son élection - peut encore se rompre sous la pression des divisions internes de ses opposants.


Philippe Ridet
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